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© LA ZER  2020
2017
"Refiguration" s’intéresse à la situation sociale et au quotidien de nombreux travailleurs clandestins, venus pour la plupart des anciennes colonies françaises: Sénégal, Mali, Mauritanie, Côté d’Ivoire...
Arrivés à Paris, ils trouvent peu d’issues pour régulariser leur situation, se loger et trouver du travail. Après une demande de régularisation, le droit de rester séjourner sur le territoire français leur est majoritairement refusé, il leur devient donc impossible de s’intégrer au marché de l’emploi et de jouir des mêmes droits que les citoyens français.
Pour beaucoup d’entre-eux, la solution la plus accessible et immédiate pour subvenir aux besoins du quotidien est la vente illégale de petits objets de la main à la main; commerce risqué,
qu'on appelle communément "vente à la sauvette". Chaque jour, aux abords des grands monuments de la capitale, des centaines de "vendeurs à la sauvette" proposent aux touristes du monde entier des portes-clés à l’image de la Tour Eiffel, vendus pour la modique somme
d'1 euro les 5. Ils vendent aussi des statuettes
du monument dans toutes les tailles et toutes sortes de souvenirs à la gloire de Paris
(foulards, miroirs, parapluies, magnets...).
Ces multiples vendus chaque jour en masse participent de la diffusion du symbole de "grandeur"et de "prestige culturel" de la France dans le monde. Paradoxe presque absurde puisque ces produits importés de Chine sont vendus par des "sans papiers" liés à la culture française qui pour certains viennent d'arriver à Paris mais pour d'autres vivent en France depuis déjà plusieurs années.
Si touristes et Parisiens croisent chaque jour ces vendeurs à la sauvette, ils assimilent leur situation à la norme, l'habitude, sans savoir réellement d'où ils viennent et comment ils vivent. Des légendes urbaines associent les vendeurs à la contrebande ou à des réseaux dans lesquels ils seraient pris de force. Tolérés mais pas intégrés ni écoutés ils ne bénéficient que de peu de protection et ont peu d'opportunité de faire entendre leurs voix.
Partant de ces objets chargés de paradoxes et
de la nécessité de repenser nos symboles à l'ère de la post-colonie, "Refiguration" relie en rhizome plus de 500 portes clés en aluminium achetés à différents vendeurs ambulants sur le Champ de Mars. La sculpture s'est faite en grande partie directement sur le terrain, seule en observation ou avec l'aide des vendeurs rencontrés en partageant une discussion. Prenant acte de l'adaptabilité que suppose leur situation au quotidien, la sculpture peut changer de forme.
Elle peut être posée en amas de toutes sortes, accrochée dépliée au mur évoquant une carte
ou un réseau de relations ou encore portée comme une parure clinquante lors d'une déambulation.
Son statut n'est pas figé et glisse du document
à la parure symbolique.
L'objet est inséparable des voix qui l'accompagnent: maillage de témoignages recueillis auprès des vendeurs du Champ
de Mars qui décrivent leur quotidien et expriment leurs idées du monde contemporain.
Ces voix ont aussi de multiples modes d'apparaître: diffusées sous forme d'une bande son ou de petites formes papiers retranscrivant les témoignages. Le choix d'une forme ou d'une autre dépendant du contexte d'exposition.
Relier ces multiples et ces histoires singulières
pour réintroduire du lien et refonder dans le présent une généalogie de l’en-commun.
Entamer une tentative de "Refiguration".
"Le problème de ceux qui, tout en étant avec nous, parmi nous et à côté de nous,
ne sont finalement pas des nôtres en dépit d’un passé commun n’a été résolu ni par l’abolition de l’esclavage ni par la décolonisation. L’extension de la citoyenneté aux descendants d’esclaves ou des indigènes n’a pas entraîné une transformation profonde de la manière dont la France procède à la figuration politique de la démocratie.
Elle n’a pas non plus conduit à un renouvellement des modalités d’institution imaginaire de la nation. Telle est, au demeurant, l’aporie au coeur de la logique de l’intégration et de l’assimilation qui gouverne bien des débats passés et actuels concernant la présence des étrangers sur le territoire national, voire l’appartenance des citoyens français non-blancs à la République.
La forme d’universalisme qui sous-tend l’idée républicaine semble, en effet, ne pouvoir penser l’ Autre (l’ ex-esclave, l’ ex-colonisé) qu’en termes de duplication, de dédoublement jusqu’à l’infini d’une image narcissique à laquelle sont assujettis celui ou celle qui en sont la cible."

Achille Mbembe, Sortir de la grande nuit,
III Société française: proximité sans réciprocité, 2010
R - Moi j’ai fait la maçonnerie, j’ai fait les études là-bas après
j’ai arrêté niveau Bfem. Après ça j’ai fait l’armée, j’ai fait mes
deux ans après ça j’ai fait un stage comme gardiennage. J’ai fait des services de gardiennage pendant deux ans-trois ans, après j’ai pensé à faire mon aventure et venir en Europe pour découvrir quoi. Parce que moi j’aime bien découvrir, comment vivent les autres, comment ils sont, tu vois..?

Z - Moi aussi c’est pareil…

R - …Comment ils pensent tu vois? D’autres façons de faire, tu vois? Moi c’est comme ça, c’est ça qui m’a amené quoi. Mais on n’est pas venus pour rester quoi.

Z - Ouais?

R - On est venus pour avoir l’esprit d’ouverture, voir comment sont les français parce que c’est le pays qui nous a colonisé tu vois?
Et c’est ça qui nous donne l’opportunité, pour tous les sénégalais qui viennent en Europe… Ils veulent venir en France parce que la priorité, si tu viens ici tu intègres vite fait parce que tu parles français. C’est pas comme si tu pars en Allemagne, Il faut apprendre l’allemand pendant combien d’années? Tu vois, mais depuis le bas âge, à l’époque tu parles français. Quand tu viens, du premier jour n’importe quelle personne que tu rencontres tu peux lui parler, tu peux lire tout ce que tu vois. On dirait que tu es comme chez toi quoi! Pour les sénégalais comme pour les français ça fait ça.

Z - Oui c’est sûr… mais c’est quand même pas normal que vous n’ayez pas de papiers alors que comme tu dis, ce pays a été colonisé, et qu’il y a tellement de liens entre ces deux pays tu vois?

R - Ouais…

Z - Que tu sois obligé de te cacher quand la police arrive, que tu fais ton travail tout ça…

R - Non c’est pas ça parce que... Oui je comprends ce que tu veux dire, c’est juste que tu veux me défendre, mais il faut dire les choses comme elles sont quoi. Parce que y’a des sénégalais qui sont là qui ont des papiers, du travail qui sont dans des très bonnes conditions. Mais chaque chose a son début. Parce que nous tu vois, c’est normal si la police vient qu’on bouge. C’est toujours sur des questions de respect. Ça ne veut pas dire queuté as peur d’eux ou quoi, parce que moi je sais ce que c’est. J’ai fait un service militaire, service commandé tu vois? Parce que quelqu’un qui a la tenue, il représente tout un pays. S’il vient, même si tu es plus fort que lui le plus bon c’est de partir. De deux: nous on paye pas les impôts, on paye pas les taxes. On vient, on travaille, tout ce qu’on gagne c’est pour nous et on part. Y’a un peu de compréhension à avoir. Souvent ils nous laissent travailler, mais y’a des moments s’ils viennent nous aussi c’est normal qu’on parte…tu vois?

Z - Oui je comprends.

R - Souvent aussi, s’ils voient un inconnu. Parce que dans le monde aujourd’hui on ne sait pas qui est qui, et qui fait quoi. Y’a beaucoup de choses, y’a des attentats, y’a des terroristes, y’a partout… Quand ils voient quelqu’un de nouveau c’est normal qu’il le prenne à part pour l’identifier quoi. Savoir c’est qui? Qu’est-ce qu’il a fait? Où il a passé… tu vois? C’est ça quoi.

Z - Non je suis d’accord.

R - Non c’est intéressant parce que tout est difficile quoi. Parce que imagine toi tu descends dans un pays que tu connais pas; même si c’était le pays le plus beau du monde… Même si aujourd’hui on t’emmène à New-York, si tu viens ça sera bizarre pour toi quoi! Parce que le point de vue tu n’es pas habituée quoi. La façon dont les bougent, la façon de parler, la façon de s’habiller… tout ça sera étrange pour toi. il y a beaucoup de questions que tu vas te poser. Et c’est ça qui te change quoi mais à plus forte raison de rester. Au bout d’un moment tu te feras des amis, tu sauras là où partir pour te divertir, tu sauras comment faire, comment gérer ton emploi du temps, comment communiquer avec les gens … Il faut savoir s’adapter pendant combien de jours? Une semaine… ça dépend des gens… après tout ça c’est des questions que tu te poses.
"Refiguration", portée en rue par le performer Loucka Fiagan, 2017
Billet pour l'ascension de la Tour Eiffel, 2017
Extrait d'une discussion avec R. Mame, vendeur sur le Champ de Mars, 2017
Photographie, étalage de souvenirs, Cour Carrée du Louvre, 2017
"Refiguration", détail de la sculpture, vue portée, 2017
"Refiguration", Amas, 2017
"Refiguration", Land, 2017
"Refiguration", Body, 2017
"Refiguration", portée en rue par le performer Loucka Fiagan, 2017
"Refiguration",vue d'installation à la GNF Gallery, Bruxelles, 2017
"Refiguration", To melt, sculpture 20x5 cm, cinq Tours Eiffel en aluminium fondues et agglomérées, 2017
Photographie, dispositif "à la sauvette", 2017
Ensemble de recherches documentaires et plastiques: photographies, voix, textes, sculptures.